Déjà 20 ans ! Et pourtant l’émotion m’envahit
quand je repense à ces moments. En effet, j’ai eu la chance de vivre en Allemagne entre 1989 et 1990, quand le mur de Berlin est tombé.
J’étais partie comme assistante de français dans un lycée d’état en interrompant mes études pour une année. J’étais si jeune que certains de mes élèves de terminale qui avaient redoublé n’avaient
que 2 ans de moins que moi ! La vie était belle : cours le matin au lycée, temps libre l’après-midi pour découvrir l’indépendance, meubler ma première chambre de cité U et suivre une unité de
valeur en histoire de l’art à l’Université de la ville. Avec ma paie d’assistante, je me suis offert ma première cocotte-minute et ma première télévision, en noir et blanc sinon c’était trop
cher. Le luxe ! Un soir de novembre, j’ai allumé mon poste et sur l’écran la nouvelle tournait en boucle : le mur était tombé, le mur était tombé ! On voyait des gens qui passaient la frontière,
du mousseux à la main. Certains étaient souriants, d’autres en pleurs, émus de pouvoir enfin sortir. Je me souviens d’images se déroulant la nuit. Devant mon petit écran, j’étais moi aussi en
pleurs. Pourquoi ? Parce que je sentais le soulagement des gens qui passaient à l’Ouest pour la première fois, parce que sur leur visage, on devinait les angoisses qu’ils avaient dû ressentir de
l’autre côté, parce qu’on savait qu’eux ne pouvaient pas voyager comme nous, aller où ils le souhaitaient, même pour une semaine de vacances. L’espoir aussi était très présent. Les Allemands de
l’Ouest disaient qu’ils étaient leurs frères et pour le moment, c’était les traits communs qui unissaient tous ces gens. Et cet espoir était émouvant aussi.
Pour fêter l’événement, et parce que l’administration allemande fait bien les choses, tous les assistants de français de la région où je travaillais ont été invités à passer une semaine à Berlin
en mai. Dans le bus qui nous conduisait là-bas, l’ambiance était joyeuse. Mais une fois à Berlin, lorsqu’au coin d’une rue nous l’avons vu, gris, froid, menaçant, un silence de plomb a laissé
place aux rires. Notre respiration est restée contenue jusqu’à ce qu’on arrive au Checkpoint Charlie, frontière entre l’Est et l’Ouest. Nous avons longé le mur, vu le no man’s land. J’ai juste
passé la tête. J’avais peur qu’il y ait des pièges à cet endroit. Nous sommes montés sur une passerelle d’observation de l’Est et avons vu les immeubles gris aux fenêtres barricadées où plus
personne n’habitait depuis longtemps car trop proches du mur et avec une vue sur l’Ouest. Nous avons regardé les tags sur le mur côté Ouest. C’est alors qu’un assistant a sorti un marteau de son
sac à dos et nous a proposé de casser des morceaux du mur. Quelle bonne idée ! Nous allions participer à la démolition du mur, ouvrir une brèche encore plus grand, participer à l’élan de liberté
! Tour à tour, nous avons détaché des morceaux. Je les ai encore aujourd’hui.